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    Rue Visconti, Photo: ©Marcel Bovis, 1938



    La production des maîtres-photographes qui ont photographié Paris a largement alimenté la très riche iconographie de la capitale et a diffusé le sentiment d'une vision esthétiquement idéale de Paris.
    Ils ont su utiliser différentes variations et scénarios de cette photogénie urbaine: la ville et ses métamorphoses atmosphériques (neige, brume, pluie), la ville nocturne, les reflets ou miroirs de la ville.
    Ainsi, la pluie  - par exemple - va agir sur le motif photographié en ajoutant des effets de miroitements et de brillance. Avec la neige, le temps se trouve ralenti, voire figé, la démarche des passants devient plus lourde, plus incertaine et les valeurs de noir et de blanc vont s'inverser.

    La vision nocturne, là aussi, par son inversion des valeurs formelles et morales, est le parfait contrepoint du quotidien photographié au grand jour.
    Apparaît alors, sous l'œil de Marcel Bovis, une ville silencieuse faite de recoins cachés, de portes cochères discrètement entrouvertes ou, bien au contraire, une ville grouillante, celle des néons, des sorties, des bars et des night-clubs. Les images parfois prises entre 2 h et 4 h du matin, proposent une déambulation dans une ville endormie et désertée de ses habitants.
    Mais "La nuit n'est pas le négatif du jour" écrira Paul Morand dans sa préface du célèbre "Paris la nuit" de Brassaï.

    Paris peut aussi être une ville irréelle et immatérielle qui se reflète dans les vitrines des magasins, dans les miroirs ou les flaques d'eau - flaques utilisées pour renvoyer une image fugace et parcellaire de la ville et de ses signes identitaires (des édicules de métro, par exemple).

    Enfin, notion subjective et mouvante, qui varie selon les angles d'approche et les époques, la limite du territoire parisien se découvre avec les terrains vagues de la porte de Clignancourt, les zones quasi-industrielles de La Villette...
    Aux frontières de la ville, apparaissent alors peu à peu les preuves perceptibles d'un changement d'urbanisme qui se manifeste par d'autres signes, d'autres scénarios que ceux qui, propres à Paris, contribuent à la poétique si particulière de la ville-capitale.

    Tout cela est encore très vrai dans le Paris d'aujourd'hui ...



    >> En savoir plus sur Marcel Bovis.

    >> "Paris la nuit" de Brassaï, 1932 - Préface de Paul Morand: "La nuit n'est pas le négatif du jour".

    >> Voir aussi : "Paris dans l'oeil des maîtres" (2/3)

     

     


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  • La rame de métro redémarre de la station Rennes.
    Un couple de touristes s'approche de moi, et l'homme me demande, avec un fort accent :

    - "The next, ... prochaine ... est bien NotteDam ?".

    - "Oui - répondis-je - Notre-Dame des Champs".

    - "Ah, OK - me dit-il - car nous ... visiter Nottedam ..."

    Je comprends alors que ... nous ne nous sommes pas compris ...

    Et je commence à lui expliquer qu'en descendant à la prochaine, il sera ... assez loin de la cathédrale de Paris et qu'il faudrait mieux, qu'ils ... Mais, à ce moment, le métro arrive déjà à la station, et notre homme scrutant les  pancartes, voit  instantanément, écrit en grandes lettres jaune sur fond marron:

    NOTRE-DAME DES CHAMPS

    Alors son visage s'éclaire, et il me dit, tout sourire :

    - "Oh yeh ... Des Champes , OK, pas Nottedam,  OK ... alors nous ... visiter Les champe-zélisés ..."

    Et ils descendent "tout de go" vers leur improbable destination.

    Longtemps j'ai pensé à ce couple sortant de la bouche de métro "Notre-Dame des Champs" et ne trouvant dans ce quartier de Montparnasse, ni Notre-Dame, ni les Champs-Elysées...

    Mais où est donc  Notre-Dame des Champs ... Elysées ?

    "Lost in translation" sans doute, à moins que ce ne soit ... "Perdue dans Paris".

    PS. : Si la photo, ci-dessus, est un grossier montage, l'histoire n'en est pas moins véridique !



    >> Notre-Dame des Champs, Paris 6ème.
     

    >> Effeuillage de la station Notre-Dame des Champs.


     



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    Toits de Paris,  Photo: © André Kertész - 1917


    La plupart des maîtres-photographes qui ont arpenté Paris, proposent une vision globale de la capitale et dressent une typologie de signes strictement parisiens : ses monuments, ses toits, ses immeubles, ses places, ses rues, ses enseignes et affiches, ses "matières" (pavés, grilles métalliques ...), ses habitants, ses passants dans leurs rapports à l'espace public et dans leurs déplacements.

    Précieuse documentation sur l'architecture, sur les sites et les rythmes de la ville, le travail de ces maîtres-photographes s'inscrit dans une rhétorique et une expérience de la ville propre à chacun d'eux.

    Généralement les points de vue des toits de Paris offrent une vision panoramique et dominante de la ville, mais, sous le regard d'André Kertész, ils deviennent l'occasion d'agencements de pans inclinés formant de rigoureuses constructions abstraites.

    Marcel Bovis et René-Jacques, inlassables arpenteurs des quartiers parisiens, dressent - dans une tradition qui remonte à Charles Marville et à Eugène Atget - un inventaire d'éléments urbains d'après-guerre constitué de kiosques, d'enseignes, de bancs, de véhicules...
    Au-delà de l'enregistrement photographique, au-delà de l'accumulation de vues d'architecture ou de mobiliers urbains à des fins d'illustration ou d'archivage, ces deux photographes ont une même conception de la mise en scène du signe.
    En s'attardant sur l'ombre de la colonne de la Bastille, Marcel Bovis construit un rapport d'échelle opposant la gigantesque empreinte projetée de l'édifice à une minuscule automobile. En photographiant la Place de l'Europe, durant  un hiver neigeux, René-Jacques parvient à dissimuler, derrière un panache de fumé, le réseau des voies ferrées de la gare de l'Est.

    A suivre ...


    >> En savoir plus sur André Kertész.

    >> Colonne de Juillet, Place de la Bastille -  Photo : ©Marcel Bovis, 1947

    >> Place de l'Europe, Paris, hiver 1945/46 - Photo : ©René-Jacques

    >> Voir aussi : Paris dans l'oeil des maîtres. (1/3)

     

     

     

     

     

     

     


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  • Il est huit heures du matin et Martha rentre chez elle après une nuit de labeur. Martha est agent d'entretien au BHV, autrefois on aurait dit qu'elle était femme de ménage …

    Son "chez elle" est situé dans le petit immeuble gris que l'on aperçoit sur la gauche de la photo. Elle y occupe un appartement confortable qu'elle a hérité de sa mère. Il est situé en un lieu reculé du 20ème arrondissement, Impasse Villiers de l'Ile Adam.

    Ce lieu qui pourrait être paisible est en fait un véritable enfer ... car, au fond de l'impasse, ... c'est un autre monde !
    Le  bloc d'habitations qui ferme l'impasse, c'est le 140 rue de Ménilmontant, une "zone sensible", un "îlot difficile", une cité où la délinquance est endémique. Les trafiquants y agissent en bandes et suscitent - dans tout le quartier - un réel climat de peur, aussi dès que Martha sera rentrée chez elle, elle va immédiatement se barricader à double tour.

    Après avoir pris du repos pour effacer la fatigue de sa nuit de travail, elle ne ressortira qu'en milieu d'après-midi pour faire quelques courses, en évitant systématiquement le 140 rue de Ménilmontant; et l'hiver, en prenant garde de ne pas rentrer trop tard. Elle fera ses courses plus bas, dans la rue de Ménilmontant, après avoir fait un long détour par la rue de la Chine. Et c'est aussi, par cet itinéraire - plus sûr - qu'elle repartira, un peu avant minuit, pour le BHV.

    Ne cherchez plus aujourd'hui l'impasse Villiers de l'Ile Adam, elle n'existe plus ... Elle a disparu dans la restructuration du 140 rue de Ménilmontant.
    Transformée et  prolongée, l'impasse a permis de désenclaver la vielle cité. La voie nouvelle, ainsi créée, a pris l'appellation de "rue Hélène Jakubowicz". C'était le nom d'une jeune résistante dont l'appartement familial était situé ici, durant l'occupation. Hélène Jakubowicz fut déportée, à l'âge de dix-sept ans, dans le camp d'extermination nazi d'Auschwitz, où elle y a disparu ...

    La transformation du quartier, n'est pas pour déplaire à Martha qui vit maintenant ses jours de retraitée dans cet endroit devenu plus paisible.... Dans un autre monde.

    Elle habite en effet maintenant dans une rue dont le nom est certes, pour beaucoup, difficile à orthographier, mais pas pour elle ... car Martha est également une fille d'émigrants juifs polonais venus s'installer à Paris dans les années 30 ...



    >> Tout près d'ci: "Le 140 rue de Ménilmontant".

     

     

     


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  • Le banc, Boulevard Pasteur,  Photo: ©René-Jacques - 1927
     

     

    Marcel Bovis, André Kertész, René-Jacques, ... tous ont vécu à Paris, tous l'ont arpentée, scrutée, façonnée comme un inépuisable matériel d'inventions visuelles.

    Ainsi, de leurs déambulations, de jour comme de nuit, dans la perspective de la "trouvaille", du motif photogénique, est née, volontairement ou indirectement, une réelle "poétique de la ville".

    L'attitude de ces maîtres-photographes face aux espaces urbains - que sont l'immeuble, le monument, la rue, le quartier, etc... - dessine une cartographie fragmentaire et subjective d'un Paris du XXe siècle.

    L'événement et la narration restent en suspens, car pour eux -  contrairement à un Robert Doisneau ou un Willy Ronis - l'homme n'est pas le sujet principal, il n'est qu'un alibi mis en image pour structurer un environnement beaucoup plus vaste : des ombres traversant une chaussée humide ; un couple vu de dos à la vitrine d'un snack ; une figure féminine prise devant le panorama de Montmartre ...

    Oui, leur objectif commun est bien la structuration de l'espace, de laquelle se dégagera une création poétique. 

    A suivre ...


    >> En savoir plus sur René-Jacques

     

     


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